Une énième demande de brevet de la part d’Apple fait l’actualité (voir l’article Un lien permanent entre iTunes et l’iPhone ?). C’est l’occasion de ressortir une interview que j’avais fait pour Univers Mac il y a tout juste un an. Un an c’est aussi la date anniversaire du décès de ce vénérable mensuel, il y a prescription.
Arno Gourdol est un ingénieur français (originaire de la Drôme, pour les natifs de la région) aujourd’hui installé en Californie. Patron du développement de Bridge, le gestionnaire de médias de la suite CS d’Adobe et aujourd’hui de AIR, il a passé neuf ans chez Apple jusqu’en 2001.
Il est codétenteur d’un brevet avec Donald Lindsay. Ils avaient imaginé pour le Finder du premier Mac OS X que l’utilisateur puisse définir des règles d’affichage des icônes. Une icône de dossier pouvait être ainsi présentée dans une taille proportionnelle au poids des fichiers qu’il contenait Sa mise en oeuvre, posant des problèmes pratiques, ne fut jamais menée à bien.

A quel moment d’un développement produit décide t’on d’en breveter un élément ?
Pour obtenir un brevet au niveau mondial, il faut en faire la demande avant la sortie du produit. Ce processus étant long et coûteux, on s’assure que l’invention sera utilisée et ses spécifications arrêtées. Contrairement à une idée reçue, un brevet ne protège pas simplement « une idée », mais une invention. On y formule un problème, mais aussi sa solution.
Quelle est la différence entre les brevets (« patents ») dits « utility » et « design » ?
Un « utility patent » doit être (a) utile, (b) nouveau, en cela qu’il doit se démarquer d’inventions précédentes (brevetées ou non) et (c) non trivial, c’est à dire qu’un ingénieur confronté au même problème trouvera novatrice la solution imaginée.
Un « design patent » doit être inédit, non trivial mais aussi non fonctionnel. On n’y décrit pas la solution d’un problème, mais un design. C’est une forme de protection plus stricte que le droit d’auteur pour des représentations visuelles originales.
Comment choisit-on de breveter une invention ?
Tout d’abord on évalue l’invention au vu des critères de ces deux familles de brevets, sachant qu’ils sont un peu subjectifs. Ensuite un comité formé de directeurs techniques ou de hauts responsables de l’entreprise la passe en revue. Selon des priorités stratégiques, ils décident des inventions à protéger.
Est-ce que l’inventeur rédige seul son brevet ?
Non, à ce stade on travaille avec des avocats spécialisés. Lors d’un premier entretien, on va décrire le problème et sa solution. Si l’inventeur connaît des réalisations similaires, il les cite à ce moment-là. Les avocats vérifient ensuite que l’invention satisfait les critères décrits précédemment. Ca implique une recherche détaillée sur son domaine, les brevets précédemment déposés, les produits déjà existants, les recherches universitaires, etc. Selon les résultats ils pourront conseiller l’arrêt du processus.
Et si le brevet est recevable ?
Les avocats rédigent un premier brouillon qu’ils soumettent à l’inventeur. Ces avocats sont très bien payés, mais c’est justifié. Un inventeur va passer des mois à appréhender un problème et ses possibles solutions. Un bon avocat, après une heure ou deux d’entretien, va assimiler le tout et le décrire plus clairement que l’inventeur ne l’aurait jamais fait ! En quelques semaines ils vont développer une expertise sur un sujet qui leur était inconnu au départ.
Steve Jobs est parfois cité dans les brevets, il s’implique à ce point ?
Oui, Steve est très présent dans le développement des produits. Il est incroyablement minutieux et sait parfaitement faire la part ce qui est important et de ce qui ne l’est pas. Mais ce qu’il estime important est parfois surprenant.
Il passera des semaines à choisir une couleur de sélection dans une application ou des images de fond d’écrans. Mais ce sont précisément ces détails qui donnent aux produits Apple leur qualité et finition. C’est une expérience fantastique que de travailler avec lui. Il comprend l’industrie et les goûts du public mieux que quiconque. Mais il écoute et sollicite aussi ses collaborateurs. Il n’est pas aussi volatile qu’on le dépeint parfois.